La vie après Henrietta – Life after Henrietta

Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

« Je me demande souvent si elle est quelque part, où elle est partie… », me confie une amie qui a récemment perdu sa mère, dans une soirée où le vin laisse les émotions se faire papillons. Elle a de l’eau le long des paupières, mais retient les vannes.

Y a peu de moments où l’on se sent plus impuissant que lorsqu’on voit un(e) ami(e) pleurer. À part peut-être quand on est assis sur les toilettes. Mais bon, moi, dans ces circonstances, je suis généralement nul; je trouve la première connerie à dire pour désamorcer la tension émotionnelle. Cependant, cette fois-là, je pensais avoir une réponse utile pour elle, quelque chose qui lui permettrait peut-être de trouver un peu de paix intérieure… Alors, j’ai essayé, en me disant qu’au pire, je pourrais toujours faire un pet de d’sous d’bras…

« Tu veux que je te dise ce que je pense de la vie éternelle? »

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Madame Fou et moi avons ralenti à l’approche de la chapelle Sainte-Agnès quand nous avons vu John Antony, cisailles à la main, qui taillait la haie qui cache le domaine de la route. « L’entrée est plus loin, je vous y rejoins », nous dit-il.

Au tournant, la vue est à couper le souffle. La chapelle, modeste, mais fière, trône à l’entrée du domaine. On se croirait partout, sauf au Québec. Les vignes en terrasse, face au sud, se tiennent droites dans le soleil incertain de cette journée du début du mois d’août; les rayons cèderont bientôt la place à la pluie.

Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

Je ne vous raconterai pas de conneries: je suis bel et bien là pour étudier la méthode traditionnelle pour faire le vin de glace, mais je repartirai de là avec bien plus que cela. Certes, je ne vais pas le nier, la situation du vignoble est assez idéale pour faire le nectar de la bonne façon. Ceci dit, ça ne rend pas la méthode moins périlleuse et onéreuse pour autant. Je demande à Monsieur Antony pourquoi il fait le vin ainsi, et non à l’aide des filets comme ses coreligionnaires québécois: « Question de réputation », dit-il laconiquement. Les réponses de John Antony sont toujours brèves, à tout le moins en nombre de mots, mais son regard complète souvent le propos, ou met le contexte en place, à tout le moins. Il explique par la suite que la rentabilisation d’un produit comme le vin de glace passe par la premiumisation de l’expérience au domaine, la possibilité de s’y marier, d’y tenir des événements de grande envergure, d’y loger, etc.

C’est John qui se charge de nous faire faire le tour du propriétaire. Il nous guide à travers les vignes, où il m’explique que bien que le gel de la fin mai l’ait épargné, il a souffert des pluies à la floraison (un peu de coulure apparente). Ensuite, il nous fait pénétrer dans le bâtiment principal pour un tour labyrinthique des lieux.

Ceux qui ont connu la défunte mère de M. Antony, Henrietta, décédée en janvier, connaissent la dame et sa passion pour les antiquités, auxquelles elle a dévoué soixante ans de sa vie. Le lieu déborde d’objets et de meubles anciens, certains datant du quinzième siècle. Partout, les styles et les ères se mélangent: classicisme, néo-gothique, Empire… On a de quoi ne plus s’y retrouver, ce qui est d’autant plus vrai que l’édifice semble avoir été conçu par Dédale en personne. Parmi les pièces les plus impressionnantes, on trouve un christ sculpté dans le bois, datant du 19e siècle et fabriqué à Saint-Jean-Port-Joli, accompagné par une statue de Saint-Jean-Baptiste qui, elle, date du 15e siècle. Malgré la faune bigarrée d’antiquités se trouvant sur les lieux, on n’en sent pas moins une harmonie indéniable. Une présence?

Crédit photo: David Pelletier

Crédit photo: David Pelletier

« Depuis que ma mère est partie », confie John, « le travail a décuplé. Je suis passé de vigneron et oenologue à vigneron/oenologue/planificateur d’événements. » En disant cela, il se passe le pouce le long de la gorge. Je ne peux cependant m’empêcher de lui demander s’il trouve l’absence de sa mère difficile. « Regardez autour de vous… Elle n’est pas vraiment absente, vous trouvez? »

C’est vrai. Nous sommes entourés de l’oeuvre d’une vie. Henrietta Antony ne s’est pas laissée oublier si facilement. Cependant, s’il est difficile de ne pas apprécier l’immense valeur de ce qui a été mis sur pied à la chapelle Sainte-Agnès, il est encore plus difficile de concevoir que l’on puisse vouloir s’en départir. Le conseil d’administration a approuvé, par un vote de trois contre un, la vente du domaine et de certaines antiquités. John Antony caresse l’espoir de pouvoir demeurer en charge du vignoble, si la vente se concrétise, car il aimerait veiller à la continuité des activités du vignoble. « Mais je crains que, if the money’s right… » dit-il, sans aller plus loin avec les mots, mais en poursuivant du regard.

Et le vin, vous dites? Le vin se tient très bien, il n’a pas à rougir devant tous les autres vins de ce genre au Québec. J’ai particulièrement apprécié le vidal en vin de glace. Vous trouverez mes notes, sous ma signature.

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Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

« Tu veux que je te dise ce que je pense de la vie éternelle? »

« Oui », fait-elle.

« La vie éternelle, pour moi, ça n’est pas une place à côté du Dieu de ton choix sur un nuage floconneux, non. C’est la trace de bon que tu laisses derrière pour les autres et dans les autres. C’est cette flamme qui reste dans le coeur des gens à qui tu manques, cette mémoire vive, vivante, ces mille et une leçons que tu as reçues des disparus, et que tu inculques à ton tour à tes enfants, à tes élèves, à ceux qui comptent pour toi et qui sont encore là. C’est un héritage, tangible ou non, que tu décides de préserver, afin que la personne continue à vivre à travers ce qu’elle t’a laissé, et que tu redonnes. C’est à nous que revient le devoir de faire vivre éternellement ceux qui nous ont quittés et qu’on a aimés. Tu vois? »

Je ne suis pas certain si elle a acheté cela encore à ce jour, mais on s’est enfilé une autre quille, le reste de la soirée a été une rigolade et ma main est restée bien loin de mon aisselle. ;) Peu importe, d’ailleurs, car moi j’y crois: pour vivre éternellement, il faut laisser quelque chose de nous avant d’y laisser sa vie.

Le Sommelier Fou

Vin de Glace Vidal 2010

Vin Doux Naturel 5 Ans (N/M, N/V)

Vin Rosé 2014

Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

« I often find myself wondering where she is, where she has gone… », my friend confides, on one of those nights where the wine turns emotions into butterflies. She has recently lost her mother. Her eyelids are gently welling up with water, but she is keeping the flood at bay.

Few are the moments in life where you feel as helpless as when you see a dear friend cry. Besides maybe when you sit on the john. In these circumstances, I generally suck; I find the first dumb thing to say just to defuse the emotional tension. However, this time, I felt like I had something useful to say to her, something that would, maybe, allow her to find inner peace… So I gave it a shot, thinking that, worst case scenario, I could always pull the old armpit fart…

« Do you want to know what I think about eternal life? »

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Madame Fou and I slowed down as we approached Chapelle Sainte-Agnès, as we saw John Antony, trimmers in hand, cutting away at the hedge that hides the winery from the road. « The entrance is over there, I’ll be right with you », he says.

As we turn into the entrance, the scene takes our breath away. A modest, yet proud chapel sits at the very tip of the estate. You would think you are anywhere but in Quebec. The south-facing, terraced vines stand proudly under the uncertain sun of this August day; the rays will soon give way to the rain.

Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

I won’t bullshit you: I was indeed there to study the traditional way of making icewine, but I will come out of this visit with far more than that. I cannot deny that the estate’s location is particularly favourable to the production of the nectar, the right way. This being said, the method is no less expensive no perilous because of that. I asked Monsieur Antony he does his icewine this way, and not with nets like his fellow Quebec winemakers: « A matter of reputation », he laconically replies. John Antony’s are always brief when it comes to word count, but his glare often completes his ideas, or at least puts the context on place. He explains that profitability of a product like traditional icewine goes through premiumisation of the whole winery experience, The opportunity for people to get married on the premises, to host major events, to stay there overnight, etc.

John takes it upon him to give us the tour. He guides us through the vines, where he explains that, while the late May frost pretty much spared his estate, he suffered from precipitations during flowering (some coulure is pretty obvious). Then, he led us into the make that is the main building.

For those who have known M. Antony’s late mother, Henrietta, who died late January, know the woman and her passion for antiques, to which she devoted sixty years of her life. The place is filled with ancient furniture and artefacts, some dating as far back as the fifteenth century. Everywhere, styles and eras are mingling: classical, neo-gothic, Empire… One could easily get lost, and the building feels like it was designed by Daedalus himself. Among the most impressive pieces, you will find a wooden Christ, dating back to the nineteenth century and made in Saint-Jean-Port-Joli, Accompanied by a statue of John the Baptist that dates all the way back to the fifteenth century. Despite this diverse faunae of antiques, you do feel an undeniable harmony in this place. A presence, perhaps?

Crédit photo: David Pelletier

Crédit photo: David Pelletier

« Ever since my mother has passed on », John confides, « work is now tenfold. I went from vine grower and winemaker to vine grower/winemaker/event planner. » He says that while sliding a thumb along his throat. I can’t help but ask him if he finds the absence of his mother hard to bear. « Look around you.. Is she really gone? »

It’s true. We are surrounded by a life’s work. Henrietta Antony has not let herself be forgotten so easily. However, while it is hard not to appreciate the immense value of what has been put together at Chapelle Sainte-Agnès, it is even harder to conceive that one would be willing to let it go. The board has approved, by a vote of three against one, the sale of the estate and of some antique artefacts. John Antony nourishes the hope of staying in charge of the estate, if the sale should follow through, because he would love to keep seeing to the winery’s activities. « But I worry that, if the money’s right… » he says without going further with words, letting his eyes tell the rest.

What about the wine, you say? The wine is doing just fine, it can hold its head high among other wines made in Quebec. I particularly liked the Vidal icewine. You’ll find my notes underneath my signature.

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Crédit photo: Valérie Rhême

Crédit photo: Valérie Rhême

« Do you want to know what I think about eternal life? »

« Yes », she says.

« To me, eternal life is not a place besides a God of your choice on a fluffy cloud. It’s the trace of good you leave behind for others and within others. It’s the flame you leave in the people who miss you, this lively, vibrant memory, these thousand lessons you received from the disappeared that you share in return with your kids, your students, the ones that matter to you and are still around. It’s a legacy, tangible or not, that you decide to preserve, so that the person keeps on living through what she gave you as you give it back. It is up to us to keep the ones we loved who have gone eternally alive. Get it? »

To this day, I am still unsure as to whether or not she bought it, but I can tell you we downed another bottle afterwards, the rest of the night was a riot and my hand stayed safely away from my armpit. Come to think of it, it doesn’t matter if she bought it, so long as I believe it: to live eternally, you must leave something of you behind before you leave life.

Le Sommelier Fou

Vin de Glace Vidal 2010

Vin Doux Naturel 5 Ans (N/M, N/V)

Vin Rosé 2014