Pour en finir avec Baby Duck


Vous pensiez que les Australiens avaient inventé la manigance? Ben oui, on va mettre un petit animal « cute » sur l’étiquette, les madames vont se pâmer… « Oh, chéri! Regarde le p’tit pingouin! On dirait qu’il va tomber! » (Cette intro est dédiée à @Carolinelasnob, juste pour la faire choquer noir) Bien des années auparavant, le Canada avait implanté la stratégie avec le Baby Duck. Stratégie qui, ne nous cachons rien, a connu son lot de succès à l’époque; en 1973, pas moins de huit millions de bouteilles de Baby Duck ont trouvé preneur. Un vin fait, essentiellement, avec le cépage concord et d’autres raisins peu chers. À une certaine époque, la maison Andrès -qui produit toujours le Baby Duck, pour ceux que ça intéresse- n’arrivait tout simplement pas à trouver suffisamment de raisins pour suffire à la demande.

Si je vous parle de ce vin peu mémorable aujourd’hui, c’est qu’une étude effectuée par BMO est sortie récemment, parlant de la perte de parts de marché du Canada dans le monde vinicole, ici comme à l’étranger. L’étude mentionne, pour faire court, que la production de vin au pays a augmenté de 7,6%, mais que les parts du marché du vin canadien sont en chute de près d’un tiers. Comment explique-t-on cela? La force du dollar canadien, suite à la crise économique mondiale, a augmenté le pouvoir canadien d’importation. Il y a plus de vins du Nouveau Monde sur nos tablettes, ce qui rend la partie difficile pour nos vins à nous.

Voici ce qui est important de savoir quand on s’intéresse à ce calcul; est considéré vin canadien tout vin dont l’élaboration (partielle ou totale) et l’embouteillage est effectué au Canada. Ce qui veut dire qu’une maison d’importation québécoise pourrait acheter des raisins dans le Languedoc, les rapatrier au pays, élever et mettre le vin en bouteille ici, et ce vin serait considéré comme canadien. Qui plus est, le vin aurait tout de même droit à une appellation contrôlée française (tout dépend des règles de l’appellation en question, bien sûr).

Donc, pour qu’un vin soit canadien, nul besoin pour le raisin d’être canadien.

Ensuite, il y a les produits 100% canadiens. Quand je pense au vignoble canadien, il me vient quatre territoires en tête: la Colombie-Britannique, l’Ontario, le Québec et la Nouvelle-Écosse. Ce sont là les quatre provinces où il se fait le plus de vin. L’étude, malheureusement, ne parle pas de la position de ces vins en particulier dans la proportion des parts de marché du vin canadien; il aurait été bénéfique pour cette démonstration de savoir si elle est en hausse. C’est le défaut de l’étude: l’Osoyoos Larose est main dans la main avec le Baby Duck.

Mais le véritable problème qui fait en sorte que le vin canadien perd son espace sur le marché fait figure d’éléphant dans la pièce: le Canada ne connaît pas son vin. Même que le réflexe du Canadien moyen, en pensant au vin fait chez lui, est de penser, justement, au Baby Duck. On a commis cet impair sur le blog Vin Québec, récemment, dans un billet portant sur cette même étude de marché: « En Colombie-Britannique c’est trop souvent des vins alcooleux et hyperboisés; en Ontario, des vins acres au goût de levure et au Québec des vins acerbes. Des vins d’entrée de gamme qu’on essaie de vendre à plus de 12 dollars (9 €). »¤

On en rajoute par la suite, en comparant les vins de chez nous à ceux de régions où le vin est élaboré depuis des centaines, voire des milliers d’années: « Face à des Finca Flichman, Fuzion, Cazal-Viel, Vila Regia, Seteniter, Pater, Lagrézette, Ruffino, C’est la Vie et autres, les vins canadiens font piètre figure et font faire des grimaces. » Il ne faut surtout pas oublier que notre vignoble est naissant. Il faut des années, voire des décennies, pour qu’un vignoble se place et se stabilise. J’irais personnellement jusqu’à dire que le vignoble ontarien et celui de la Colombie-Britannique est déjà bien en selle. Au Québec et en Nouvelle-Écosse, ça s’en vient.

Là-dessus, j’ajouterai que jamais, à une ou deux exceptions près, un vin canadien, qu’il vienne du Québec ou d’ailleurs, ne m’a fait faire la grimace. Et ceux qui m’ont fait grimacer ont indubitablement été élaborés par des gens qui n’y connaissaient rien. Le reste m’a plu, et grandement. Je l’ai déjà dit plusieurs fois, je me faisais un devoir de passer souvent par le vignoble du Niagara à l’époque où je vivais à Toronto et j’y faisais de splendides découvertes. je repartais le coffre de char bourré de très bons flacons de chez Reif, Marynissen, Coyote’s Run, Angel’s Gate, Fielding, Flat Rock Cellars, Royal de Maria… Justement, le problème est là, selon moi: pour trouver le bon vin canadien, il faut aller le chercher chez lui. Vin Québec touche à cette réalité du bout du doigt dans son article: « De toute manière, la plupart des bons vins canadiens ne sont disponibles qu’aux domaines!  Il faut aller les acheter sur place. Ceux-là, produits en petites quantités, se vendent bien. »

Il est là, le problème. Vous voulez augmenter les parts de marché du vin canadien? Ouvrez-lui les portes du marché canadien! Le système, tel qu’il est conçu présentement, étouffe le marché du vin canadien à l’endroit où il pourrait fleurir. Il faut absolument passer par le monopole provincial pour accéder, à prix de fou, à un produit qui n’est, d’un point de vue technique, même pas importé, puisqu’il ne traverse aucune frontière internationale. C’est inacceptable.

En France, 70% du vin produit ne quitte pas le pays; il est bu sur place. Le chiffre est grosso modo similaire dans les autres pays européens. On se plaint que ce qu’on fait n’est pas bon (ce qui est archi-faux, au demeurant), mais il est difficile de trouver ce sur quoi cette observation est basée, puisque nous n’avons pas un accès facile à notre propre production. Je vais vous sembler tel à un disque scratché, mais il faut libérer notre marché vinicole intérieur (Free My Grapes!) pour espérer qu’il fleurisse. Buvons ce que nous faisons, le monde suivra.

Nous perdons des parts de marché? La belle affaire! L’industrie vinicole canadienne a quand même généré près d’un milliard de dollars en chiffre d’affaires lors de la dernière vérification. Et si jamais il était possible pour un Québécois comme moi, de se procurer de façon complètement libre une bouteille de Blasted Chruch, sans avoir à la faire surtaxer par la SAQ, ce chiffre augmenterait, et notre vignoble ne s’en porterait que mieux.

Allez, on trinque! Un bon Baby Duck chaud!

Le Sommelier Fou

¤ Je m’en voudrais de faire passer Vin Québec pour un mauvais blogue, loin de là. C’est en fait une source intarissable d’informations sur le marché du vin au Québec. Entre autres, si vous voulez en savoir davantage sur les nouveaux arrivages à la SAQ, ils vous tiendront au courant souvent mieux que la SAQ elle-même. Allez les visiter, ça en vaut la peine!

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4 avis sur « Pour en finir avec Baby Duck »

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