Grouiner comme un cochon

J’ai revu le film Deliverance récemment. C’est ce qui a inspiré le titre de ce billet. Mais, comme vous pourrez le constater, c’est un cas de fausse présentation, car personne ne fera grouiner personne dans ce que vous allez lire. Dieu merci. Non, on nous a plutôt fait ronronner de satisfaction hier soir, lors de notre passage Chez Ma Grosse Truie Chérie.

Les Montréalais ou les Montérégiens qui veulent s’engager sur le pont Jacques-Cartier direction sud savent tous de quoi je parle. L’immense truie accrochée au mur de l’immeuble et l’affiche du resto, avec ses grosses lettres bien droites, sont difficiles à ignorer. Et que dire du nom? Je ne sais pas pour vous, mais je m’attendais à quelque chose de très exubérant, un peu à la Martin Picard, décadent, flamboyant. Madame Fou aussi s’attendait à ce genre de resto très “gars”, et c’est pourquoi elle s’était pliée à cette sortie davantage pour la compagnie que pour le resto.

Or, quand on entre, on a droit à quelque chose de complètement différent: décor qui allie le kitsch montréalais d’époque et l’industriel nu et froid, longues tables hautes avec chaises appropriées qui évoquent la convivialité d’une cabane à sucre, mais vaisselle et verrerie stylisées, qui annoncent un certain raffinement. Finalement, l’attention portée à notre table, donne le ton: nous sommes dans un établissement qui mettra en valeur son produit comme étant artisanal et, d’une certaine façon “locale”, car on s’entend que des cochons, y en a pas beaucoup au coin Papineau et Ontario. Du moins, pas du genre de ceux qu’on met dans l’assiette. Notre serveur a pris grand soin à nous décliner tout ce qui était hors-menu, avec beaucoup de passion et de conviction; certains des items suggérés feront leur chemin sur notre table.

Comme entrée, les dames y sont allées pour une gaspacho fort agréable et bien goûteuse, servie sur sa gelée de concombre; bonne texture, bel équilibre, un brin piquant. Mon pote s’est laissé tenter par le craquant, une série de bâtonnets de speck et de cheddar qui, bien que portant bien leur nom, offraient beaucoup en terme de parfums. De mon côté, le duo de saumon (fumé et tartare), présenté comme un sushi géant, m’a plutôt plu, mais pas autant que sa garniture, un mélange époustouflant de gelée de poisson, de caviar et d’algues. Une bonne entrée en matière.

Pour les plats principaux, Madame Fou a choisi un magret de canard cuit à la perfection, servi sur un lit de champignons. Notre amie a choisi la côtelette de porc fumée, elle aussi grillée de façon impeccable, avec juste un peu de rosé à l’intérieur; cependant, la purée qui l’accompagnait avait davantage la consistance du pablum, ce qui lui enlevait un peu d’intérêt, vu son bon goût. Quant à nous, les boys, on ne s’est pas cassé la tête: les ribs. L’un des meilleurs vendeurs de la maison. Les frites au parmesan étaient une bonne diversion de la présentation habituelle, la cole slaw de betterave était juste bien assaisonnée et craquante, la sauce barbecue était “safe”, à l’américaine, c’est-à-dire que sans être trop relevée, elle en faisait juste assez pour bien complémenter la saveur naturelle de la côte levée. Seul bémol de ce plat, probablement attribuable à sa popularité: certaines petites sections des portions de côte étaient un peu sèches, mais vraiment pas assez pour s’en plaindre auprès de l’établissement. C’est le genre d’aléa attribuable au roulement important d’un plat.

Tout le monde, sauf votre humble serviteur, avait de la place pour le dessert: celui de Madame Fou, le chocolat en pot, est digne de mention, avec sa présentation étagée qui réserve de belles surprises sucrées.

Ce que nous avons bu? Quelques bonnes choses, en effet… La carte de la Truie est garnie à 100% d’importations privées, offre une sélection très variée sans être trop éclectique: en fait, on y est allé de choix qui ne vont pas vraiment au-delà du spectre gustatif du menu. Fait à noter: une sélection intéressante de vins québécois, probablement attribuable à la certification Aux Saveurs du Terroir.

Premier vin sur la table: un crozes-hermitage Olivier Ravoire 2009. Il présentait toutes les belles caractéristiques des rhodaniens de ce millésime qui, sans être comme les mythiques 2007, offrent une belle concentration de saveurs et une complexité qui s’étend jusque dans la finale. Celui-ci offrait de beaux fruits rouges et des épices à gâteau au nez; la bouche est ample, avec un brin de chaleur, mais pas trop. Un caractère résolument fumé se développe au fur et à mesure que l’on invite l’air dans la bouche. Les fruits rouges deviennent très poivrés et créent donc une alliance intime avec les plats servis. La finale, qui commence par être fumée, migre vers les épices sur une longueur étonnante. Vraiment, un très bon truc, mais comme je suis pas mal vendu au crozes, vous en faites ce que vous voulez.

Pour le second vin, j’ai eu envie d’une surprise, et j’ai choisi un tinta de toro, le Viriato édition 2007. Pour un vin de cet âge et de cette région, il avait encore la vigueur d’un p’tit jeune. tout en baies rouges, avec un peu de fleurs comestibles. La petite pointe d’acidité et les tannins raisonnables font en sorte qu’il pourrait encore évoluer, mais il est très très bon maintenant; on dirait qu’il a été choisi exprès pour les côtes levées, en fait.

Madame Fou, lorsqu’elle a vu la bouteille, s’est dit qu’elle l’aurait sans doute choisie dans sa chronique bi-hebdomadaire, pour son style nerveux et vivant.

On a fini la soirée sur un produit québécois intrigant autant pour sa composition que pour sa provenance: le Croque-et-Tombe, de chez Croque-Pomme, à Thurso. Ceux qui connaissent ce village centré autour de l’industrie du papier comprendront l’hésitation que nous avons ressentie à humer ce breuvage; si Guy Lafleur lit ceci, il doit s’en arracher les cheveux. Pourtant, on a là un produit tout à fait agréable et dans la lignée d’originalité qui fait la réputation de nos fabricants de cidre. Il s’agit d’un cidre de glace coupé à l’eau-de-vie de pommes, un peu comme on le ferait avec un porto. Le produit est plutôt agréable, avec des arômes de tarte tatin, mais on sent quand même la séparation en bouche; l’eau-de-vie et le cidre ne se sont toujours pas mariés comme on l’aimerait. Peut-être qu’une ou deux années en cave permettront au breuvage toutefois délicieux de mieux s’intégrer.

On s’en est tirés à environ 80$ par tête de pipe, ce qui est tout à fait raisonnable, compte tenu de tout ce qui est passée sur notre table. Pour l’ambiance, au bout du compte, on est contents de ne pas être dans un resto tape à l’oeil; c’est chaleureux, pas criard pour deux cennes. Ça se passe sur un air de jazz qui donne envie de prendre son temps. Et pour un resto qui s’annonçait très monsieur, on se rend compte en quittant que la clientèle est majoritairement féminine. Il faut dire qu’on prend un soin fou des femmes: sur la terrasse, alors que le mercure allait se coucher, on a fourni des couvertures chaudes à tous les clients, ou devrais-je dire à toutes les clientes, qui le désiraient.

En fait, l’expérience est tellement loin de l’attente qu’on se demande si le nom du resto est bien choisi. Et pourtant, c’est bel et bien le nom qui nous y a attirés, on ne se fera pas de cachettes.

Le Sommelier Fou

Chez Ma Grosse Truie Chérie, 1801, rue Ontario, Montréal.

Pour réservations: 514-522-8784


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One Response to Grouiner comme un cochon

  1. encore une belle soirée !!!!!

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